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RAS

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Par-delà le beau et le laid - Enquêtes sur les valeurs de l'art (Æsthetica) (French Edition)
Par-delà le beau et le laid - Enquêtes sur les valeurs de l'art (Æsthetica) (French Edition)
Price: £6.69

4.0 out of 5 stars Les valeurs de l'art, 26 Sep 2014
Le sens commun assimile souvent l'art à la valeur esthétique. Cette conception parait pourtant comme très réductrice. Les auteurs, réunis autour d'un colloque tenu en 2012 et longuement préparé les années avant, ont identifié, outre la beauté, l’authenticité, l’autonomie, la célébrité, la cherté (ou valeur économique, résumée par le prix), la moralité, l’originalité, la pérennité, le plaisir, la rareté, la responsabilité, la significativité, le travail, l’universalité et la virtuosité. Donc autant de valeurs investies sur l'art et dont les diverses contributions font l'analyse en 14 chapitres souvent denses et toujours intéressants. La plupart des contributions font une généalogie des valeurs étudiées, remontant parfois jusqu'aux Grecs anciens, pour aboutir à des mises en perspective actuelles, en en montrant les contradictions et les ambiguïtés. Ainsi la notion d'autonomie (Esteban Buch), souvent mobilisée dans les débats sur l'art, mais problématique du point de vue théorique. Ce qui est le propre des valeurs, qui ne sont des façons d'apprécier, et non des concepts scientifiques rigoureux.
La première chose qui frappe à la lecture de l'ouvrage, c'est que la beauté n'a pas eu droit à sa contribution spécifique, comme si une fois noté le côté réducteur de la beauté dans l'appréciation de l'art, tout avait été dit. Or, le sujet mériterait une analyse plus approfondie. Le deuxième constat qui apparait à la lecture des diverses contributions, c'est le manque d'unité de l'exposition, chacun des auteurs suivant sa trajectoire dictée par son champ disciplinaire (droit, histoire, sociologie, économie, philosophie, anthropologie, etc.), ses recherches antérieures, voire ses intérêts personnels. Ainsi, si les auteurs semblent tous adhérer à la tripartition classique-moderne-contemporain, ils n'en explorent pas toujours systématiquement les volets. Ainsi, à partir de la minutieuse analyse de la notion de travail en art, partant de l'étude des différents contrats de travail des artistes au Moyen Age, Etienne Anheim conclut que le travail est une valeur au soubassement de l'évaluation de l'art. Mais il aurait été intéressant de cerner en quoi cette valeur se transforme à l'époque moderne, où c'est l'inspiration de l'artiste qui devient le critère de l'art, Picasso pouvant réaliser une oeuvre en cinq minutes, et surtout dans l'art contemporain où l'activité conceptuelle est le critère ultime de l'art. De même, la contribution d'Iona Vultur sur la significativité se cantonne dans la recension de quelques philosophes, même majeurs, alors que c'est un des débats qui secouent régulièrement le public concernant la valeur de l'art contemporain ("mais qu'est-ce que cela veut dire?"). Ou encore le regard purement musicologique que Bruno Moysan jette sur la virtuosité, alors que l'ouvrage essaie d'embrasser tous les arts.
Le troisième constat porte sur le découpage en tranches, les valeurs exposées étant juxtaposées et n'étant jamais confrontées entre elles. Alors que c'est ce qui est le jeu constant dans les différentes évaluations telles que faites par exemple par le public cultivé, les critiques d'art, les galeristes, les commissaires ou les fonctionnaires qui dispensent les crédits publics ou gèrent les achats. Les acteurs peuvent opérer des glissements ou des arbitrages entre valeurs ("c'est très cher, mais c'est original et si expressif"). Et selon le contexte et l'époque, des valeurs peuvent primer ou tomber en désuétude, comme justement la valeur du beau avec l'art contemporain.
Bref, un ouvrage très intéressant, mais qui comme souvent avec les actes de colloques, même retravaillés, manque d'unité. Encore que ce livre confirme bien que la qualité de la production scientifique lors de ces colloques est inversement proportionnel au nombre de participants, qui est assez restreint ici.


Le Royaume
Le Royaume
by Emmanuel Carrère
Edition: Paperback
Price: £20.57

2 of 2 people found the following review helpful
5.0 out of 5 stars Le Royaume, 18 Sep 2014
This review is from: Le Royaume (Paperback)
Ce livre porte sur les premières cinquante années du christianisme. Emmanuel Carrère a réalisé une passionnante enquête sur les premiers disciples du Christ, notamment sur les quatre évangélistes et les groupes qu'ils ont formés. Ou comment le message du Christ est retraduit, mis en forme, diffusé dans les premières communautés autour de la Méditerranée. On assiste aux différentes stratégies de recrutement des premiers disciples, les rivalités et les alliances, les péripéties de ces grands voyageurs que sont les évangélistes, tout est décrit dans les moindres détails. Souvent, Carrère imagine comment cela aurait pu se passer, faute de documents ou de documents assez précis, mais quand il invente il a l'honnêteté de le dire. Avec toujours des comparaisons avec des évènements ou des acteurs de l'époque contemporaine (Ben Laden, Lénine, Trotski, Staline) qui, tout en évitant les anachronismes, permettent de faire comprendre ces évènements vieux de 20 siècles mais qui ont contribué à façonner notre Histoire. Certes, des livres plus compétents, plus érudits, ont été écrits sur le sujet. J'ai essayé d'en lire l'un ou l'autre, mais ces ouvrages me sont tombés de la main après quelques pages. Ce gros livre-ci, je l'ai dévoré du début à la fin. Une évocation extraordinaire de ce qu'a pu être l'ambiance et la vie de l'époque, on croirait y être.
Mais avant ça nous avons droit au compte rendu de la conversion et des trois années de christianisme d'Emmanuel Carrère lui-même, dont il fait une analyse assez fascinante. Surtout qu'il a rempli à l'époque une vingtaine de cahiers de commentaires de la bible, conservés dans une armoire, et qui lui permettent de passer en revue ces années à partir du matériel d'époque. Le ton est distancié et quelque peu étonné : il découvre la volonté de "croire" à tout prix, en excluant même les racines de sa foi de la psychanalyse qu'il entreprend, la conviction que c'est le caractère contre-intuitif de ses croyances qui est l'indice de leur vérité, les pratiques religieuses assidues comme bouée de sauvetage face à la dépression. Mais c'est la réduction de la spiritualité à des croyances, si répandue dans le monde chrétien, qui caractérise surtout cette période de sa vie. Et les pratiques inspirées du bouddhisme et de l'hindouisme comme la méditation et le yoga qui l'amènent à une certaine réconciliation avec ce qu'a été l'aspiration de cette époque.


Limonov
Limonov
by Emmanuel Carrere
Edition: Mass Market Paperback
Price: £10.00

5.0 out of 5 stars Limonov, 8 Aug 2014
This review is from: Limonov (Mass Market Paperback)
Ce livre se distingue déjà par ce qu'il n'est pas, il faut peut-être commencer par là. Ce n'est pas un roman, même si une partie du récit est forcément romancée et s'il a eu le prix Renaudot. J'apprécie le fait que Carrère n'a pas encore ajouté un produit de fiction aux millions qu'il y a déjà, on commence à s'en lasser des romans de la rentrée littéraire. Ne dit-on pas que la réalité dépasse la fiction, comme dans L'Adversaire c'est une histoire qu'on trouverait invraisemblable dans un roman. Ensuite ce n'est pas une étude historique sur l'URSS et la Russie, il y en a des bien plus fouillées que ça, donc inutile de le lui reprocher. Ce n'est pas non plus une biographie de Limonov, car s'y mêlent trop d'éléments personnels et subjectifs de Carrère. Mais c'est un peu tout ça, prenant le partie de raconter la vie de Limonov entremêlé de l'histoire de l'URSS et de la Russie, des pays qu'a parcouru ce personnage improbable et d'impressions personnelles de l'auteur. Je dois dire que j'ai dévoré ce livre du début à la fin, tellement c'est passionnant, bien écrit et bien recherché sans être pédant. J'ai apprécié de mieux connaitre la mentalité russe, fruit des régimes dictatoriaux successifs. Surtout, comme dans L'Adversaire, nos catégories mentales bien établies sont systématiquement bousculés quand on suit Carrère dans sa façon de raconter une vie hors du commun: salaud ou héros, droite ou gauche, fasciste ou communiste, gentil ou méchant, saint ou bandit? On aimerait des étiquettes simples, mais comme dit souvent Carrère, c'est plus compliqué que ça. Pouvons-nous suspendre nos jugements de valeur et nos certitudes bien établies pour suivre le fil de cette vie aventureuse?


Haendel en son temps
Haendel en son temps
by Marc Belissa
Edition: Paperback
Price: £17.86

5.0 out of 5 stars Comprendre Haendel en son temps, 18 Jun 2014
This review is from: Haendel en son temps (Paperback)
Non, Haendel n'a pas que composé le Messie et la Water Music! Ce livre est très intéressant pour chacun qui s'intéresse à Haendel et voudrait mieux le comprendre dans le cadre de l'époque où il vivait et travaillait. Écrit par un historien qui manie une plume alerte, l'ouvrage permet de comprendre ce compositeur comme premier "musicien-entrepreneur" qui travaillait pour un public, qui certes n'était pas encore un "grand public", mais dépassait nettement le milieu aristocratique dont dépendaient encore entièrement des compositeurs comme Haydn, Bach et Mozart. Il permet notamment de ne pas figer Haendel dans une sorte d'intemporalité anhistorique, comme le voudraient ceux qui exigent toujours de jouer les opéras et les oratorios "comme faisait Haendel", mais de le saisir dans le nœud des demandes sociales auxquelles il était confronté. On peut citer le gout incontournable de l'époque (comme par exemple ces inévitables happy ends à la fin des opéras), le poids des chanteurs qui étaient les véritables vedettes bien plus que les compositeurs, la demande d'un public qui payait pour le spectacle, etc. Le passage des opéras - une quarantaine tout de même - aux oratorio répondait également à une demande pour des chants en anglais et le rejet de l'italien. Et comment Haendel a su gérer ces demandes pour produire des chefs d’œuvre, souvent remaniés par lui, mais qui nous charment encore aujourd'hui. Marc Belissa raconte aussi les déformations et récupérations post mortem de Haendel en un chantre de l'impérialisme britannique teinté de religiosité.


Le triple jeu de l'art contemporaine: Sociologie des arts plastiques (Paradoxe)
Le triple jeu de l'art contemporaine: Sociologie des arts plastiques (Paradoxe)
by Nathalie Heinich
Edition: Paperback
Price: £17.10

5.0 out of 5 stars Le triple jeu de l'art contemporain, 9 Jun 2014
« Transgression par les artistes, rejet par le public, intégration par les institutions et, à nouveau, transgression un peu plus provocante, intégration par la critique et la frange initiée du public, rejet encore plus violent d'un public plus profane, accélération de l'assimilation par les spécialistes : avec cette partie de main chaude entre artistes-émetteurs, spectateurs-récepteurs et spécialistes-médiateurs, s'est imposé en deux générations le nouveau paradigme de l'art contemporain. » (p. 327)
Ce triple jeu de l'art contemporain est analysé avec une langue précise, des concepts très travaillés et un sens de l'exposition remarquable. D'après la sociologue, trois «paradigmes» ont structuré l'art jusqu'aujourd'hui, le classique, le moderne et le contemporain. Ce point est particulièrement développé dans son récent livre : Le paradigme de l'art contemporain : Structures d'une révolution artistique. Beaucoup de malentendus, de disputes et d'incompréhensions proviendraient de cette confusion des paradigmes. Par exemple, le rejet de l'art contemporain se baserait souvent sur les présupposés de l'art moderne, ce qui ne peut aboutir qu'à des contresens. De même, les représentants de l'art contemporain font comme si on était encore dans l'art moderne, par exemple quand ils affirment la liberté des artistes face à l'incompréhension des conventions et des institutions, alors que ces dernières leur ouvrent maintenant largement les portes.
Si vous êtes intrigué, si vous vous demandez ce que « veut dire » cet art qui se retrouve dans de nombreux musées et galeries, ignoré du grand public, ce livre vous éclairera sur comment ça fonctionne. Armé de la « neutralité axiologique » de la sociologie wébérienne, le propos de l'auteur consiste d'abord à montrer en détail la logique, le rapport aux valeurs et les stratégies des différents acteurs, bref de les « comprendre ». Néanmoins, tout à la fin, la sociologue s'autorise de prendre une position d'experte et de tenter un diagnostic. Selon elle, on aurait l'omniprésence d'un paradoxe permissif (« soyez transgressif »), une injonction des institutions publiques adressée aux artistes de toujours chercher de nouvelles transgressions et surenchères. En attendant d'ailleurs d'être quasi dans le même mouvement « récupérées » par ces institutions-mêmes. Comme le « double bind » bien connu en psychiatrie, cette injonction paradoxale rendrait littéralement les artistes fous. Ainsi sont-ils comme ces adolescents immatures qui provoquent et contestent, mais avec le secret espoir de rencontrer un obstacle qui leur résiste.


Les mirages de l'art contemporain
Les mirages de l'art contemporain
by Christine Sourgins
Edition: Paperback
Price: £15.32

5.0 out of 5 stars De quelques excès de la critique, 3 Jun 2014
Le livre de Christine Sourgins est une déconstruction en règle de l'art contemporain par une de ses critiques les plus véhémentes et les plus douées. A ce titre, il mérite d'être lu. D'autant plus que l'auteur, à qui on donnerait le bon Dieu sans confession en voyant sa photo, ne manque pas d'expressions truculentes (par exemple: «On comprend mieux le mot cruel qui commence à courir: Pour les hommes, il y a le Viagra et pour les femmes, l'Art contemporain»). Donc, une langue très travaillée, des expressions bien senties, bien envoyées, une connaissance très informée de ce qui se «fait» dans le domaine. Mais pour dire quoi? Que l'art contemporain, qu'elle appelle AC pour bien le distinguer comme un «genre» qui n'est pas l'art qu'on fait aujourd'hui, s'est établi dans la rupture de ce qui caractérisait aussi bien l'art classique que l'art moderne, à savoir le métier, le savoir-faire, pour devenir purement «conceptuel». Ce n'est plus le travail sur la matière pour lui donner forme et sens, mais la mise en scène d'une idée, se voulant originale et provocatrice, extensible à l'infini comme le sont toutes les associations d'idées. Que cet art de la subversion et de la provocation s'est paradoxalement «installé» dans les musées et les centres d'art financés par ces pouvoirs publics qu'on prétend contester. Que le monopole de l'AC écarte des aides publiques tout ce qui ne rentre pas dans le schéma conceptuel-subversif-duchampien.
Soit, si le tiers de ce qu'évoque Christine Sourgins est vrai, ça donne certainement à réfléchir. Je partage beaucoup, voire la plupart de ses agacements. Mais je me demande si tous ces rejets ne sont pas un peu extrêmes, s'ils ne sont pas le jeu en miroir des provocations et excès de l'art contemporain qu'elle fustige? Que cet art ait eu un tel monopole dans le financement public n'est peut-être pas lié à ce genre, mais à une particularité bien française. Je suis prêt à réviser mon jugement, si de nouvelles enquêtes montrent la même tendance à l'étranger. Mais comme souvent dans l'hexagone, le livre ne parle que de la France. De plus, est-ce que rien ne peut être sauvé, voir intéressant dans l'AC? Au détour d'une phrase, l'auteur nous met pourtant la puce à l'oreille. Et d'écrire que cet art pourrait bien avoir quelque chose de quoi séduire, «du côté du Land Art en ce qui me concerne» (p. 22). Voilà alors le ver dans le fruit, par quel mystère donc le Land Art serait-il exclu de ce «bloc» (p. 23) que l'auteur a décidé de considérer comme étant l'AC? Et si le Land Art est séduisant, pourquoi pas d'autres courants ou d'autres artistes? J'avoue avoir parfois été touché par certaines de ces «œuvres». Mais cela n'engage que moi.


Art contemporain
Art contemporain
by Céline Delavaux
Edition: Hardcover

5.0 out of 5 stars Très bonne introduction, 3 Jun 2014
This review is from: Art contemporain (Hardcover)
Ce livre illustré présente une très bonne introduction à l'art contemporain. C'est un ouvrage destiné à la jeunesse, mais par sa synthèse et sa clarté il est également excellent pour les adultes. C'est aussi un bel objet, ce qui ne gâche rien. D'ailleurs, peu importe si on est "pour" ou "contre" l'art contemporain, ce livre mérite d'être lu. Ne faut-il pas d'abord être bien informé avant de se prononcer, n'est-ce pas?


L'art contemporain exposé aux rejets : Etudes de cas
L'art contemporain exposé aux rejets : Etudes de cas
by Nathalie Heinich
Edition: Paperback

5.0 out of 5 stars Des enquêtes minutieuses, 3 Jun 2014
Voici un recueil d'enquêtes très approfondies sur des cas de rejets ou de contestations de l'art contemporain. Il s'agit d'un ensemble d'articles qui étaient dispersés dans des revues souvent difficiles d'accès, et qui ont été réunis ici pour notre plus grand plaisir. En effet, il faut parler de plaisir à lire ces études de cas, qui sont toujours présentées avec un humour très fin. Comme le remarque Yves Michaud dans son avant-propos, trop de sérieux tue le sérieux. En lisant ces enquêtes, on est d'ailleurs souvent étonné de la véhémence avec laquelle les points de vue sont défendus par les différents acteurs, comme s'il en allait de l'avenir de la civilisation. On a droit bien sûr aux classiques que sont l'emballement du Pont-Neuf par Christo et les colonnes de Buren au Palais-Royal, mais aussi d'autres cas moins connus, qui n'excluent pas pour autant la véhémence de la controverse. C'est qu'il y a des valeurs en jeu: le beau, la signification, la réputation, le fonctionnel, l'humilité, le désintéressement, l'inspiration, la sincérité, la rationalité, etc. L'auteur montre comment ces registres sont mobilisés par les acteurs pour dénoncer ou défendre l'art contemporain, sans s'autoriser elle-même en tant que sociologue à prendre parti. Ce qui nous donne au chapitre 6 une magistrale leçon de sociologie compréhensive (au sens de Max Weber) que feraient bien de méditer quelques-uns des représentants de cette discipline en France.
La difficulté pour les adversaires et les défenseurs de l'art contemporain à trouver un terrain d'entente où la querelle pourrait être vidée, sans avoir recours aux tribunaux, eux-mêmes souvent bien démunis par rapport à ces registres divergents du sens, montre qu'on est confronté à de véritables différends, au sens de Lyotard. C'est-à-dire que précisément les arguments des uns sont sans aucune pertinence dans le registre de valeurs des autres. A mentionner pour terminer un chapitre qui est un véritable bijou d'un compte-rendu d'enquête sociologique (Pinoncelli pisse à Nîmes). Ce texte est à la sociologie de l'art ce que "Les bijoux de la Castafiore" est à la BD. Il se passe si peu en apparence, mais il y a tellement de rebondissements dans le récit.


Ce que l'art fait à la sociologie
Ce que l'art fait à la sociologie
by Nathalie Heinich
Edition: Paperback
Price: £9.55

5.0 out of 5 stars Comment faire de la sociologie aujourd'hui, 3 Jun 2014
Dans Pourquoi Bourdieu, Nathalie Heinich a expliqué qu'il lui a bien fallu dix ans pour se sortir de la sociologie bourdieusienne et quinze pour arriver à formuler les principes d'une autre façon de faire le métier qui sont repris dans cet ouvrage. Alors que dans ses autres livres, l'auteur expose des enquêtes approfondies et des analyses pointues sur l'art en général, les artistes et surtout l'art contemporain, ici il s'agit d'un texte programmatique court mais dense: comment faire aujourd'hui de la sociologie de l'art, mais aussi de la sociologie tout court? Elle nous raconte encore dans son livre sur Bourdieu la révélation qu'a été pour elle les propos de Luc Boltanski (ne pas confondre avec l'artiste, son frère) décrivant son propre parcours comme celui «de la sociologie critique à la sociologie de la critique». En effet, plus que jamais l'espace social est saturé de critiques, où le sociologue n'a pas à en rajouter en voulant dénoncer d'hypothétiques effets de domination ou de prendre part au sport de combat. Mais où la sociologie peut être utile en montrant comment se construisent les différents registres de justification prenant appui sur des valeurs hétérogènes et comment les affrontements et dénonciations se produisent. «Grâce à cette neutralité dans la description des enjeux - une neutralité engagée -, le travail du sociologue peut avoir un rôle actif dans les conflits : un rôle de médiation, de construction de compromis entre les intérêts et les valeurs en jeu, voire de refondation d'un consensus. Dans un monde habité par la critique comme l'est le nôtre aujourd'hui, cette fonction n'est probablement pas la plus facile; mais elle a toute chance d'être aussi, par cela même, la plus utile.» (p. 81)
J'avertirai le lecteur potentiel que ce livre n'est pas des plus faciles. La langue est extrêmement travaillée, précise et fait preuve d'un exceptionnel talent d'écrivain, mais les références multiples à d'autres auteurs (Boltanski et Thévenot, Bourdieu, Dumont, Elias, Goffman, Latour, Weber et bien d'autres) rendent le propos compréhensible que pour ceux qui connaissent déjà un minimum ces auteurs.


L'art caché : Les dissidents de l'art contemporain
L'art caché : Les dissidents de l'art contemporain
by Aude de Kerros
Edition: Paperback
Price: £17.52

2.0 out of 5 stars Confus et difficile à lire, 3 Jun 2014
Ce livre est illisible, parce qu'il n'y a pas moyen d'attraper un fil rouge. A peine qu'on croit qu'il y a un raisonnement, que celui-ci échappe de nouveau. Ça passe du coq à l'âne, ça se contredit à quelques phrases d'intervalle. Un exemple pris au hasard, il y en aurait tant d'autres. Page 63, on nous explique que "l'AC est adapté au marché mondial parce qu'il peut surgir de nulle part, se fabriquer rapidement, être immédiatement disponible en grand format et en quantité pour répondre à la demande." Deux lignes plus loin, on nous dit que si Picasso demeure une des valeurs les plus sures de l'art moderne, c'est parce qu'il a produit quarante mille œuvres. Tiens, mais Picasso est un peintre moderne, pas contemporain, et on sait qu'il produisait facilement une toile par jour, qu'il payait ses petites dettes par des peintures ou des dessins. Un peu plus loin, on nous dit que les impressionnistes étaient les premiers à beaucoup produire, à vendre et à avoir un marché. D'accord, mais alors où est cette spécificité de l'art contemporain qu'on veut démontrer.
Ainsi, il faudrait reprendre chaque phrase, chaque paragraphe, voir ce qu'il veut dire, repérer les contradictions et les dérives du raisonnement. Non, je jette l'éponge, à d'autres s'ils ont le courage. Le livre regorge de confusions, passe d'un auteur à l'autre sans queue ni tête, fait dire à certains le contraire de ce qu'ils ont écrit. Par exemple, Nathalie Heinich est quasi systématiquement citée comme critiquant l'art contemporain, alors que cet auteur n'arrête pas de se démarquer de cette posture. Mais peu importe, de Kerros fait feu de tout bois pour descendre l'art contemporain, pas une seule œuvre trouve pitié à ses yeux. Voilà déjà quelque chose qui m'agaçait chez Christine Sourgins ("Les mirages de l'art contemporain"), tout est pris en bloc, selon l'expression de l'auteur. Au moins le propos était clair et bien argumenté, ici il y a surtout pas mal de confusion.
Pourtant, c'est une artiste de qualité si on regarde ses œuvres et dont le point de vue mériterait d'être entendu. On comprend son agacement face à l'envahissement de l'art conceptuel, subventionné par les pouvoirs publics et exposé dans les musées à peine sorti de l'atelier de l'artiste. Mais on aurait voulu une argumentation un peu plus construite et un peu plus de nuances. D'ailleurs, page 268 on nous dit que 40% des montants des ventes vers le milieu des années 1990 échappaient au registre de l'art contemporain. Ça fait beaucoup pour un art qui se dit dominé, empêché de s'épanouir, relégué aux oubliettes et "caché".


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